Emmanuel R. Goffi, PhD

Tribune initialement publiée le 5 mars 2020 sur le site de l’Institut Sapiens

Télechargez ici l’article sous forme de note du Créeia

Les chiffres sont vertigineux : le nombre d’organisations déployant de l’intelligence artificielle (IA) a augmenté de 270 % dans les quatre dernières années ; en 2022 les dépenses globales en IA devraient atteindre 79,2 milliards de dollars ; l’IA devrait compter pour 15,7 milliers de milliards de dollars dans l’économie mondiale ; le marché est évalué à 190,61 milliards de dollars pour 2025 et 202,57 milliards l’année suivante ; en 2021, 80 % des technologies émergentes reposeront sur l’IA…Et la liste pourrait encore s’allonger pour montrer à quel point les perspectives sont innombrables et les enjeux colossaux. Acteurs publics comme privés ne s’y trompent pas et s’engouffrent dans une course au leadership à la hauteur des gains potentiels liés au développement et à l’utilisation de l’IA.

Tous les domaines, sans exception, sont impactés : santé, éducation, finance, environnement, défense, transports, sécurité …. Même les projets de colonisation de Mars passe par le recours à l’IA. Les intérêts sont tellement importants qu’ils font l’objet d’une compétition internationale qui a le potentiel d’impacter les jeux de puissance. Il est donc normal que le domaine de l’intelligence artificielle explose et suscite des convoitises de la part des grandes compagnies comme des États. En la matière les États-Unis et la Chine font la course en tête. Avec une dotation de 22 milliards de dollars en 2017, et une projection de budget de 59 milliards en 2025, la Chine pourrait, selon PwC, voir son PIB faire un bon de 26% en 2030 et devenir le premier bénéficiaire du marché de l’IA. Elle pourrait ainsi atteindre son ambition affichée d’asseoir son leadership sur le domaine à cet horizon et dépasser les États-Unis.

Le Royaume-Uni, le Canada, l’Allemagne et la France sont à la traîne, mais affichent sans complexe leurs ambitions de se tailler une part de ce gâteau gigantesque. Juste derrière, la cohorte des pays qui se sont engagés dans la course est impressionnante, prouvant, s’il en était besoin, que l’IA est devenue un vrai sujet des relations internationales, un enjeu majeur dont chaque pays mesure parfaitement l’importance et anticipe les bénéfices potentiels.

Se faire une place dans ce combat international s’annonce compliqué. Washington et Pékin ne se font pas de cadeaux et il est peu probable que les autres prétendants au trône de l’IA, se fassent des politesses dans cette compétition aux finalités hautement lucratives.

Pourtant, un acteur semble n’avoir pas pris la mesure de l’enjeu. Confirmant l’affirmation de Robert Kagan selon laquelle les Européens viennent de Vénus, et fidèle à sa réputation de continent idéaliste, l’Union européenne a choisi une stratégie qui peut laisser quelque peu perplexe face à des acteurs réalistes particulièrement agressifs sur le marché de l’IA. Consciente de son retard en la matière (pour ne pas dire de sa faiblesse), la vieille Europe est retombée dans ses démons intellectuels en se positionnant comme l’acteur normatif de l’IA, mettant en avant son tropisme éthique pour en faire ce qu’elle croit être une niche porteuse. Naïveté, manque de clairvoyance, manipulation communicationnelle, défaut de réflexion sérieuse ? Ce positionnement n’est pas sans soulever de nombreuses questions sur les ambitions réelles de l’Union européenne. En tout état de cause, il est inévitablement voué à l’échec pour au moins deux raisons. En premier lieu, si l’UE est convaincue de l’importance de ce rôle normatif, elle va se heurter aux réticences des autres pays (voire en son sein) qui ne voient dans l’IA que les mannes qu’elle représente. De fait, certains pays soit s’affranchiront des contraintes éthiques ou les contourneront, soit adopteront des positionnements éthiques différents pour faire avancer leurs intérêts. En second lieu, si l’UE adopte juste un positionnement cosm-éthique, c’est-à-dire d’apparat (ce dont je suis convaincu au demeurant), elle va inutilement entraver ses avancées par rapport à ses concurrents internationaux et créer un terreau fertile aux tensions internes entre les partisans de l’application de codes éthiques et ses opposants. Elle risque également d’inciter ses entreprises à aller s’installer dans des régions moins regardantes sur les normes éthiques.

Les conséquences d’un tel positionnement pourraient donc être au final désastreuses. Difficile de croire que les États membres n’en aient pas conscience. L’idéalisme n’implique pas la naïveté. La question fondamentale qui se pose au final est de savoir s’il est bien éthique d’être éthique.

Emmanuel Goffi
goffiem.creeia@gmail.com
Directeur du CREÉIA, professeur d’éthique à l’ILERI, chercheur à l’UQÀM et à la University of Manitoba

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